Appel à la France : accueillir un dictateur, est-ce encore une politique ou déjà une faute ?

Il faut appeler les choses par leur nom. Ce que la France met aujourd’hui en scène avec l’accueil de Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani n’est pas un simple acte diplomatique. C’est un choix. Et ce choix interroge, choque, et, à bien des égards, accuse.
Car enfin, de qui parle-t-on ? D’un chef d’État dont le parcours politique est indissociable de la brutalité des ruptures institutionnelles. Un homme qui a pris part à deux coups d’État, renversant successivement Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya puis Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi. Un homme qui incarne, non pas une transition démocratique, mais la continuité d’un pouvoir né de la force et consolidé par le contrôle.
Et pourtant, c’est à ce dirigeant que l’on déroule aujourd’hui le tapis rouge, sous les ors de la République, avec cette formule grandiloquente — « première visite d’État d’un président mauritanien » — comme si l’histoire pouvait être réécrite à coups de protocole et d’amnésie sélective.
Mais le scandale ne s’arrête pas au passé. Il se nourrit du présent.
Pendant que les salons parisiens s’illuminent, des prisons mauritaniennes se remplissent. Des militants de l’Initiative pour la Résurgence du mouvement Abolitionniste (IRA), organisation engagée contre les survivances de l’esclavage, sont derrière les barreaux. Parmi eux, des élus du peuple. Leur faute ? Avoir parlé trop fort, dénoncé trop clairement, refusé de se soumettre. Voilà donc la réalité que l’on choisit d’ignorer : celle d’un pouvoir qui tolère mal la contradiction et qui punit ceux qui la portent.
Faut-il également évoquer cette mascarade d’accueil populaire, minutieusement préparée en amont de la visite ? Des relais du régime envoyés en éclaireurs, mobilisant à la hâte des foules composites — diasporas sous pression, réfugiés instrumentalisés, étrangers enrôlés — pour fabriquer l’image d’un soutien enthousiaste. Ce n’est pas une adhésion : c’est une mise en scène. Ce n’est pas un peuple qui accueille : c’est un décor que l’on monte.
Et pendant ce temps, en Mauritanie, que devient le peuple réel, celui qui ne défile pas sur commande ? Il endure. Il observe, souvent impuissant, la confiscation des ressources nationales par une élite restreinte. Il voit les richesses du pays s’évaporer dans des circuits opaques, pendant que les conditions de vie stagnent ou se dégradent. Il assiste à la transformation de l’État en instrument de captation, où les cercles de proximité priment sur l’intérêt général, et où la communication remplace l’action.
Alors oui, la question est brutale, mais elle est nécessaire : que fait la France ?
Que signifie cet accueil ? Est-ce un aveuglement volontaire ? Une indulgence stratégique ? Ou une simple continuité d’habitudes anciennes, où la stabilité supposée d’un régime l’emporte sur la réalité de ses pratiques ?
On invoquera, comme toujours, les intérêts supérieurs, la coopération sécuritaire, les équilibres régionaux. Mais à force de tout justifier, ne finit-on pas par tout accepter ? Et à force d’accepter, ne devient-on pas complice ?
La France ne peut pas, sans se contredire profondément, se présenter comme la gardienne des droits de l’homme et, dans le même mouvement, offrir reconnaissance et légitimité à des dirigeants dont l’exercice du pouvoir les contredit frontalement. Car il ne s’agit pas ici d’un simple protocole : il s’agit d’un signal. Et ce signal est entendu, en Mauritanie comme ailleurs.
Il est entendu par ceux qui gouvernent, et qui y voient une validation.
Il est entendu par ceux qui contestent, et qui y perçoivent un abandon.
L’histoire, dit-on, jugera. Mais en réalité, elle a déjà commencé à le faire. Chaque geste, chaque silence, chaque accolade officielle s’inscrit dans une mémoire politique qui, tôt ou tard, se retourne vers ceux qui les ont posés.
Accueillir un homme, ce n’est pas seulement lui ouvrir des portes. C’est aussi, qu’on le veuille ou non, cautionner ce qu’il représente.
Et aujourd’hui, ce que la France choisit de cautionner mérite, au minimum, d’être dénoncé. Haut et fort.

Ahmed Sidi Abdallah